Lime Rock Park : petit circuit, grande légende du Connecticut
Il existe, dans le nord-ouest du Connecticut, une vallée où le sport automobile américain a élu domicile depuis 1957 sans jamais faire de bruit inutile. Pas de tribunes gigantesques, pas de parkings à perte de vue : Lime Rock Park, près du hameau de Lakeville, n'est qu'un ruban d'asphalte d'environ deux kilomètres et demi posé sur d'anciennes terres agricoles, entouré de pentes herbeuses où les spectateurs s'installent comme dans un amphithéâtre naturel. Ce circuit minuscule est pourtant l'un des plus anciens tracés routiers permanents encore en activité aux États-Unis, et son palmarès humain ferait pâlir bien des pistes trois fois plus longues.
Une vallée devenue circuit
L'histoire commence au milieu des années 1950, à une époque où la course sur route américaine cherchait à quitter les aérodromes reconvertis pour de véritables circuits permanents. Sur les terres de la famille Vaill, qui comprenaient une gravière en exploitation, naît le projet d'un vrai tracé routier. Le chantier se distingue d'emblée par son sérieux : des ingénieurs liés au Cornell Aeronautical Laboratory apportent leur savoir en dynamique du véhicule, et le dessin épouse les courbes naturelles du fond de vallée au lieu de les contrarier. Rayons de virage et dévers sont choisis avec méthode, non par hasard.
Cet héritage scientifique se ressent encore aujourd'hui. Les pilotes décrivent invariablement Lime Rock comme un circuit qui récompense la précision et le rythme bien davantage que la puissance brute. Les premiers concurrents qui s'y élancent en 1957 découvrent une piste courte, certes, mais dotée du caractère des grandes.
Le tracé : court, rapide, impitoyable
Le tour classique mesure environ un mile et demi, soit à peu près 2,4 kilomètres, pour sept virages traditionnellement recensés. Les voitures les plus rapides bouclent la ronde en moins d'une minute. Courir ici relève donc de la répétition implacable : aucune longue ligne droite ne permet de souffler, et la moindre erreur se paie immédiatement, car le virage suivant arrive toujours quelques secondes plus tard.
Tout commence par Big Bend, longue courbe à droite très rapide qui se referme sur elle-même et punit quiconque remet les gaz trop tôt. Suit un enchaînement gauche-droite vif, puis la No Name Straight, davantage un trait d'union à pleine charge qu'une véritable ligne droite. Vient alors le morceau de bravoure : l'Uphill, où la piste grimpe brutalement en tournant à droite, écrasant la voiture dans la pente avant de l'alléger au sommet. West Bend longe le haut du domaine, puis le Downhill précipite les voitures vers la vallée dans une courbe à droite en descente qui les catapulte sur la ligne droite des stands. En 2008, le circuit a été entièrement refait et resurfacé, avec l'ajout de chicanes optionnelles destinées à ralentir les catégories les plus véloces, sans jamais trahir le caractère du tracé d'origine.
Pour les concurrents, cette brièveté a aussi des conséquences tactiques. Avec des tours bouclés en moins d'une minute, le trafic est permanent : les premiers retardataires apparaissent très tôt en course, et le moindre tour clair en qualifications devient précieux. Dépasser sur un ruban aussi étroit n'a rien d'évident, si bien que la position de départ, les relances et la régularité comptent souvent davantage que la vitesse pure – pour le plus grand bonheur des spectateurs installés sur les pentes, qui ont toujours quelque chose à se mettre sous les yeux.
Le silence du dimanche
L'une des particularités les plus célèbres de Lime Rock n'a rien à voir avec les chronos : il est interdit d'y courir le dimanche. Cette règle découle d'une action en justice intentée dans les toutes premières années du circuit par des riverains soucieux de préserver la tranquillité du jour du repos. La restriction est toujours en vigueur et façonne tout le calendrier du circuit : les grands meetings s'y déroulent le vendredi, le samedi et, lors des week-ends fériés, le lundi. Une bizarrerie de programmation à peu près unique dans le sport automobile professionnel.
Plutôt que de subir la contrainte, le circuit en a fait une signature. Lors du fameux Historic Festival organisé le week-end de la fête du Travail américaine, début septembre, les moteurs se taisent le dimanche et la piste elle-même devient salle d'exposition : le concours Sunday in the Park dispose de remarquables voitures de course historiques sur le bitume, et le public déambule là où les pilotes attaquent les autres jours. Une manière élégante de vivre en bonne intelligence avec un voisinage rural depuis près de soixante-dix ans.
Paul Newman, pilote maison
Aucun nom n'est plus intimement lié à Lime Rock que celui de Paul Newman. L'acteur, qui vivait dans le Connecticut, découvre la course à l'occasion d'un tournage et se prend au jeu au point de devenir un authentique pilote de voitures de sport, victorieux à de nombreuses reprises, et non une vedette de passage. Lime Rock devient son circuit de cœur : il y court régulièrement pendant des décennies et continue de s'aligner en compétition à un âge où la plupart des pilotes ont raccroché le casque depuis longtemps. Pour les passionnés de Nouvelle-Angleterre, croiser Newman dans le paddock faisait presque partie du décor, et sa présence a offert à ce petit circuit un rayonnement bien au-delà des pages sportives.
Il n'était pas le seul enfant du pays. Sam Posey, pilote éclectique devenu écrivain et commentateur, a grandi dans la commune voisine de Sharon et accompagne le circuit depuis sa jeunesse, d'abord au volant, ensuite comme son chroniqueur le plus inspiré.
L'école Skip Barber et la formation des champions
Au milieu des années 1980, l'ancien pilote professionnel Skip Barber, fondateur de la célèbre école de pilotage qui porte son nom, prend les rênes du circuit. Sous sa longue direction, Lime Rock devient indissociable de la formation des pilotes américains. Des milliers d'apprentis, dont beaucoup feront ensuite carrière en IndyCar, en endurance ou en NASCAR, reçoivent ici leurs premières leçons. La brièveté du tour se révèle un atout pédagogique : l'élève enchaîne tous les types de virage en quelques dizaines de secondes et accumule les répétitions à une cadence qu'aucun grand circuit ne peut offrir.
Barber investit régulièrement dans les installations tout en protégeant farouchement leur allure de parc, un équilibre couronné par la grande rénovation de 2008. La propriété est depuis passée à un nouveau groupe de passionnés, mais la philosophie demeure : de la verdure, de la proximité, et de la course pure.
Des géants sur une piste de poche
Pour sa taille, Lime Rock affiche un palmarès d'accueil stupéfiant. Le Trans-Am y a couru pendant ses années de gloire, remplissant la vallée du grondement des berlines et des muscle cars. Les catégories GT de l'IMSA en ont fait une étape régulière, et l'American Le Mans Series y a amené prototypes et équipes d'usine, offrant l'image surréaliste de machines de niveau Le Mans bouclant un tour en bien moins d'une minute. Aujourd'hui encore, les championnats IMSA, les divisions régionales de NASCAR, les courses de club et les épreuves historiques s'y succèdent. Et le spectacle se vit à l'ancienne : assis dans l'herbe, une couverture sous soi, avec presque toute la piste sous les yeux. Beaucoup parlent de course automobile en mode pique-nique, et la formule est juste.
Sur la carte
Lime Rock Park se niche à l'extrême nord-ouest du Connecticut, tout près du point de rencontre avec les États de New York et du Massachusetts, à une distance raisonnable de Hartford comme de la vallée de l'Hudson. Pour situer précisément ce circuit historique au creux de ses collines, et pour découvrir les autres circuits, ovales et hauts lieux du sport mécanique de Nouvelle-Angleterre et d'ailleurs, ouvrez notre carte interactive : survolez la vallée de Lakeville, suivez du regard Big Bend, l'Uphill et le Downhill, puis tracez votre route vers la prochaine piste de légende.