Spa-Francorchamps : au cœur du toboggan des Ardennes
Il existe des circuits que l'on dessine, et il en existe un que le paysage a dessiné lui-même. Le circuit de Spa-Francorchamps épouse les collines des Ardennes belges, près du village de Francorchamps, entre Stavelot et Malmedy, en Wallonie. Avec environ sept kilomètres, c'est le tour le plus long du calendrier actuel de la Formule 1, et c'est surtout un tour vivant : la piste plonge, remonte, se dévers, suit le relief au lieu de le nier. Au fond d'un vallon coule un petit ruisseau aux eaux rougies par le fer, l'Eau Rouge, et la côte qui le suit, le Raidillon, est devenue la référence absolue du courage en sport automobile.
Un circuit wallon, une histoire belge
Spa-Francorchamps n'est pas un équipement tombé du ciel : c'est un morceau de territoire. La région est celle des sources et des eaux minérales, la ville voisine de Spa ayant donné son nom commun aux stations thermales du monde entier. Au début des années 1920, des organisateurs locaux ont eu l'idée de relier par un tracé les routes existantes entre Francorchamps, Malmedy et Stavelot. Le résultat fut un circuit routier immense, d'environ quatorze kilomètres, filant entre fermes, prairies et forêts. Le Grand Prix de Belgique s'y installa dès 1925, remporté par l'Italien Antonio Ascari sur Alfa Romeo. Très vite, une évidence s'imposa : parce que ces routes de campagne étaient longues et dégagées, les moyennes de vitesse y comptaient parmi les plus élevées de tout le sport automobile. La réputation du lieu, exaltante et terrifiante à la fois, était scellée pour un siècle.
L'Eau Rouge et le Raidillon, mode d'emploi
On confond souvent les deux noms, qui désignent pourtant deux choses distinctes. L'Eau Rouge est le ruisseau au point bas de la compression, et par extension le léger gauche où la piste le franchit. Le Raidillon est la montée qui suit, un droite-gauche en forte pente qui arrache les voitures du fond du vallon pour les projeter sur la ligne droite de Kemmel. Abordé en pleine charge dans la descente venant de La Source, l'enchaînement écrase la voiture au point bas puis la délête près du sommet, précisément au moment où le pilote a le plus besoin de son train avant. L'entrée est aveugle, le sommet aussi, et la sanction d'une erreur tombe à très haute vitesse. Les Formule 1 modernes, gavées d'appui aérodynamique, passent à fond sur le sec ; cela déplace le défi sans le supprimer, car l'engagement total devient la norme et le vallon punit alors l'imprécision, le trafic et la pluie. Pour les GT et les prototypes d'endurance, plus lourds, la question du courage se repose à chaque tour.
L'ancien tracé, splendeur et effroi
Pendant un demi-siècle, courir à Spa signifiait affronter le grand circuit routier. Après Les Combes, l'ancienne piste basculait vers Burnenville, une interminable courbe à droite frôlant les maisons, traversait Malmedy puis dévalait la ligne droite de Masta, coupée par le fameux virage de Masta, un gauche-droite à pleine vitesse entre des bâtiments de ferme que bien des pilotes des années 1960 tenaient pour le passage le plus difficile du monde. L'accident de Jackie Stewart à cet endroit en 1966, prisonnier de sa BRM retournée et imbibée d'essence, déclencha son combat de toute une vie pour la sécurité des circuits. Jim Clark, vainqueur du Grand Prix de Belgique quatre fois de suite de 1962 à 1965, ne cachait pas sa détestation du lieu qu'il dominait pourtant. Après l'édition 1970, la Formule 1 quitta l'ancien Spa, devenu indéfendable. Les portions routières vers Malmedy et Stavelot existent toujours, ouvertes à la circulation : les parcourir aujourd'hui, en sachant ce qui s'y est joué, reste une expérience saisissante.
Le tour moderne, virage par virage
Le circuit fut ramené à sa longueur actuelle pour 1979 : la zone de départ et le vallon de l'Eau Rouge furent conservés, tandis qu'un tronçon neuf remplaça la boucle par Malmedy pour rejoindre l'ancienne route près de Stavelot. La Formule 1 revint sur le tracé raccourci en 1983 et ne l'a plus quitté durablement. Le tour s'ouvre sur l'épingle de La Source, qui précipite le peloton dans la descente vers l'Eau Rouge. Après le Raidillon vient la longue montée de Kemmel jusqu'aux Combes, principale zone de dépassement. Le secteur intermédiaire redescend par Rivage vers Pouhon, un double gauche très rapide que les pilotes citent régulièrement parmi les plus beaux virages de la saison. Le dernier secteur enchaîne la chicane des Fagnes et Stavelot avant la portion à fond longeant Blanchimont, un gauche d'un engagement énorme, puis la chicane de l'Arrêt de Bus ramène les voitures vers la ligne droite des stands. Une centaine de mètres de dénivelé sépare les points haut et bas du tour, et presque aucun virage n'est posé sur un sol plat.
Les 24 Heures de Spa et l'endurance
Spa n'appartient pas qu'à la Formule 1. Les 24 Heures de Spa furent disputées pour la première fois en 1924, un an seulement après les premières 24 Heures du Mans, et sont devenues l'épreuve reine du GT mondial, avec d'immenses plateaux professionnels GT3 et l'engagement d'usine de la plupart des grands constructeurs. Le Championnat du monde d'endurance y fait également étape, et sa manche spadoise sert traditionnellement de répétition générale avant Le Mans. L'endurance va comme un gant à ce circuit : un tour aussi long peut contenir plusieurs météos et plusieurs drames à la fois, et la nuit, le brouillard et la pluie des Ardennes trient impitoyablement les équipages selon leur précision et leur sang-froid.
La météo des Fagnes, arbitre permanent
Aucun portrait de Spa n'est honnête sans la pluie. Le circuit est adossé aux Hautes Fagnes, l'une des régions les plus arrosées de Belgique, et la longueur du tour fait que les conditions diffèrent réellement d'un bout à l'autre de la piste : il peut pleuvoir à verse à Blanchimont pendant que la ligne droite des stands reste sèche. Ici, les prévisions se lisent en minutes, et un choix de pneus juste à l'entrée des stands peut être périmé à Stavelot. Quelques-unes des courses les plus chaotiques et les plus célébrées de l'histoire de la Formule 1 sont nées exactement de cela. À Spa, la météo n'est pas un aléa : c'est un élément structurel de l'épreuve.
Légendes, deuil et renaissance
Le palmarès du lieu se confond avec l'histoire du sport. Juan Manuel Fangio puis Jim Clark s'y sont imposés à des époques où survivre faisait partie du métier. Ayrton Senna a fait du Spa moderne son domaine avec une série de victoires à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Michael Schumacher y a débuté en Formule 1 en 1991 et y a signé sa première victoire en Grand Prix dès l'année suivante, entamant une histoire d'amour qui a produit plus de succès au Grand Prix de Belgique que pour aucun autre pilote. Le circuit a aussi connu le deuil à l'ère moderne : la mort du pilote de Formule 2 Anthoine Hubert, dans un accident à la sortie du Raidillon en 2019, a conduit à repenser profondément ce secteur, avec des dégagements élargis et des bacs à graviers réintroduits. La grandeur de Spa n'a jamais reposé sur l'illusion de la sécurité, mais sur le sérieux avec lequel chaque génération en renégocie les termes.
Sur la carte
Spa-Francorchamps se comprend d'abord par sa géographie : un ruban d'asphalte lové dans un vallon boisé de l'est de la Belgique, autour duquel l'ancien tracé routier vers Malmedy et Stavelot se laisse encore suivre. Ouvrez la map interactive pour situer le circuit au cœur des Ardennes, suivre le tour de La Source à l'Arrêt de Bus, et explorer les autres circuits de Grands Prix et d'endurance cartographiés en Belgique et dans le monde entier.