Pikes Peak : la course vers les nuages, une plongée dans la légende
L'arrivée est jugée à 4 302 mètres d'altitude, au sommet du Pikes Peak, dans le Colorado. Le départ, lui, se situe déjà à environ 2 862 mètres, plus haut que la plupart des cols routiers des Alpes. Entre les deux : 19,99 kilomètres de route, 156 virages, une pente moyenne d'environ 7 % et, sur de longues portions, aucun rail de sécurité entre le bitume et le vide. La Pikes Peak International Hill Climb, que tout le monde appelle la « Race to the Clouds », la course vers les nuages, se dispute depuis 1916. Seule l'Indianapolis 500 peut se vanter d'une plus longue histoire parmi les épreuves automobiles américaines. Et il y a une règle qui résume tout : chaque concurrent n'a droit qu'à une seule montée chronométrée.
Une course née avec la route
Tout commence par un coup de génie publicitaire. Spencer Penrose, homme d'affaires de Colorado Springs, venait de transformer l'ancien chemin de diligence menant au sommet en une véritable route, la Pikes Peak Highway. Pour prouver au public qu'elle méritait le détour, il organisa en 1916 une course de côte dotée d'un trophée qui porte encore son nom. Le premier vainqueur, Rea Lentz, mit un peu moins de vingt et une minutes pour atteindre le sommet sur une piste en terre. La montagne elle-même doit son nom à l'explorateur Zebulon Pike, qui cartographia la région au début du XIXe siècle sans jamais atteindre lui-même la cime. Interrompue seulement par les guerres mondiales, l'épreuve s'est imposée décennie après décennie comme un rendez-vous à part : ni circuit, ni rallye, mais un duel singulier entre un pilote, une machine et une montagne.
Le tracé : 156 virages vers le ciel
La route se lit comme trois mondes superposés. En bas, elle serpente dans une forêt de conifères, rapide et fluide, presque rassurante. Vers la mi-parcours, autour du secteur de Glen Cove, les arbres se raréfient puis disparaissent : on franchit la limite de la végétation. Au-dessus commence la haute montagne, une succession d'épingles taillées dans la toundra alpine, où le regard porte sur des kilomètres et où l'erreur ne pardonne pas. Les habitués parlent des « Ws », du « Devil's Playground » ou de « Boulder Park » avec le même respect que les pilotes de rallye évoquent les grandes spéciales de Finlande ou de Corse. Une sortie de route dans la forêt abîme une voiture ; une sortie de route près du sommet peut signifier une chute de plusieurs centaines de mètres. Et tout cela se négocie à vue, sans reconnaissance possible le jour même, sur une route ouverte au public le reste de l'année.
L'air raréfié, adversaire invisible
Ce qui distingue vraiment Pikes Peak, c'est l'atmosphère. Au sommet, l'air contient environ un tiers d'oxygène en moins qu'au niveau de la mer. Un moteur atmosphérique qui s'élance plein de santé perd une part considérable de sa puissance avant la ligne d'arrivée, précisément là où les rampes sont les plus exigeantes. Le pilote souffre aussi : la concentration s'émousse, les réflexes ralentissent, et certains concurrents ont recours à de l'oxygène d'appoint. Pendant des décennies, la réponse technique fut la suralimentation, le turbo comprimant l'air raréfié pour lui rendre une densité exploitable. C'est aussi cette particularité qui ferait plus tard de la montagne la vitrine idéale de l'électrique : un moteur électrique délivre exactement la même puissance à 4 300 mètres qu'au bord de l'océan. Pikes Peak ne teste pas seulement la vitesse ; elle met à l'épreuve la manière même dont un véhicule produit son énergie.
L'épopée du gravier : les Unser, Mouton et Climb Dance
Pendant l'essentiel de son histoire, la route fut en terre et en gravier, royaume des spécialistes de la glisse. La dynastie locale s'appelait Unser : cette famille du cru accumula tant de victoires au fil des générations qu'on surnommait la montagne leur propriété privée, Bobby Unser signant à lui seul plus d'une douzaine de succès avant de gagner l'Indianapolis 500. Dans les années 1980, l'épreuve prit une dimension mondiale, avec un fort accent européen. Michèle Mouton, la pilote française d'Audi, devint en 1985 la première femme à s'imposer au général, record du parcours à la clé. Walter Röhrl répliqua pour Audi en 1987 avec l'extravagante Sport quattro S1. Puis vint 1988 et Ari Vatanen sur la Peugeot 405 T16 : sa montée, filmée pour le court-métrage « Climb Dance », reste sans doute les images les plus célèbres de l'histoire des courses de côte, avec ce moment où le Finlandais se protège du soleil d'une main tout en pilotant de l'autre.
Loeb et le raid français de 2013
L'asphalte changea tout. À la suite d'un contentieux environnemental lié à l'érosion du gravier, la route fut progressivement goudronnée, et depuis 2011 la course se déroule intégralement sur revêtement bitumé. Cette année-là, le Japonais Nobuhiro « Monster » Tajima passa enfin sous la barre mythique des dix minutes, un mur auquel s'était heurté pendant plus d'une décennie le record de Rod Millen et sa Toyota Celica de 1994. Mais le vrai séisme survint en 2013, quand Peugeot revint sur la montagne avec Sébastien Loeb, neuf fois champion du monde des rallyes, et la 208 T16 conçue spécialement pour l'occasion. Le chrono tomba : 8 minutes 13 secondes et 878 millièmes, soit plus d'une minute et demie de mieux que le record précédent. Cette montée est encore aujourd'hui citée parmi les plus grandes performances individuelles du sport automobile moderne, et elle rendit à la France une place centrale dans la légende de la montagne.
Romain Dumas et la révolution électrique
Le record de Loeb semblait hors d'atteinte, jusqu'à l'arrivée de Volkswagen en 2018 avec l'ID.R, un prototype électrique ultraléger conçu pour un objectif unique. Au volant : Romain Dumas, pilote français déjà multiple vainqueur de l'épreuve avec des machines conventionnelles. Verdict : 7 minutes 57 secondes et 148 millièmes, la première et à ce jour la seule montée sous les huit minutes de toute l'histoire de la course. L'électrique n'était pas un argument marketing mais la réponse logique au problème de l'altitude qui définissait l'épreuve depuis un siècle. Depuis, les engins électriques et hybrides sont devenus des habitués du plateau, et les constructeurs considèrent la montagne comme un laboratoire où un seul dimanche de juin en dit plus long sur une chaîne de traction qu'une saison entière de circuits.
Une montagne qui exige le respect
Le Pikes Peak ne laisse jamais oublier l'enjeu. Sur les portions sommitales, la météo peut basculer en une heure du grand soleil à la grêle, au brouillard, voire à la neige, en plein mois de juin ; les organisateurs raccourcissent régulièrement le parcours quand le sommet se bouche. L'épreuve a coûté des vies au fil de sa longue histoire, et la disparition du motard Carlin Dunne, victime d'un accident près de l'arrivée en 2019, a conduit à la suppression du programme moto qui faisait partie de la course depuis des générations. Aujourd'hui, seules les automobiles s'élancent, des voitures proches de la série aux prototypes presque sans limite de la catégorie Unlimited. Rien de tout cela n'a entamé l'attrait de la montagne : chaque mois de juin, la route ferme, les cellules de chronométrage s'installent, et un nouveau plateau vient négocier avec le géant du Colorado.
Sur la carte
Pikes Peak est un lieu unique, mais il appartient à une famille mondiale de courses de côte, de circuits et de speedways qui ont chacun leur histoire. Retrouvez la montagne elle-même sur notre carte interactive : zoomez sur le Colorado pour suivre la route du départ jusqu'au sommet, puis élargissez la vue et découvrez des milliers d'autres hauts lieux du sport automobile sur tous les continents. La prochaine légende est peut-être plus près de chez vous que vous ne le pensez.