Imola, mémoire vive du sport automobile : l'Autodromo Enzo e Dino Ferrari
Il y a des circuits que l'on visite, et d'autres où l'on se recueille. Imola appartient à la seconde catégorie. Niché entre la rivière Santerno et les collines boisées d'Émilie-Romagne, l'Autodromo Enzo e Dino Ferrari est à la fois un théâtre sportif de premier plan et un lieu de mémoire. C'est ici que le Grand Prix de Saint-Marin a écrit certaines des plus belles pages de la Formule 1, ici que les tifosi ont fait trembler les tribunes pour Ferrari, et ici que le sport a perdu, en un seul week-end de mai 1994, Roland Ratzenberger et Ayrton Senna.
Un circuit dans un parc
La première chose qui frappe à Imola, c'est le décor. Le tracé ne s'étale pas dans une plaine anonyme : il épouse le relief, grimpe dans les collines, plonge sous les arbres et traverse littéralement un parc public où les habitants viennent se promener le reste de l'année. Peu d'enceintes au monde offrent une telle proximité entre la piste et le paysage. Les spectateurs assis dans l'herbe des talus dominent les voitures comme au théâtre, et les noms des virages eux-mêmes racontent la géographie locale, des sources d'eau minérale du parc voisin aux coteaux qui surplombent la vallée.
Autre singularité : Imola se parcourt dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, ce qui reste rarissime au plus haut niveau. Les cervicales des pilotes travaillent à contresens de leurs habitudes, et le rythme général du tour, fait d'enchaînements rapides et de très courtes lignes droites, ne ressemble à aucun autre. Les dégagements y sont restés étroits, les bacs à graviers proches de la trajectoire : la moindre erreur se paie comptant. C'est précisément ce qui fait d'Imola, aux yeux des pilotes modernes, l'un des tours les plus exigeants et les plus gratifiants de la saison.
Des origines populaires au bord du Santerno
Le circuit voit le jour au début des années 1950, à une époque où l'Italie de l'après-guerre se reconstruit et où le sport mécanique connaît un essor spectaculaire. Les premières grandes épreuves disputées le long du Santerno sont des courses de motos, discipline reine dans cette région où Ducati, installée à Bologne toute proche, fait figure d'institution. Les autos suivent rapidement, avec notamment des courses de Formule 1 hors championnat qui attirent les meilleurs pilotes de l'époque et installent Imola sur la carte du sport automobile international.
Dans les années 1970, l'épreuve motocycliste des 200 Miles d'Imola achève d'asseoir la réputation du lieu, offrant au passage à Ducati l'une de ses victoires les plus célèbres. Cette double culture, moto et auto, distingue Imola de bien des circuits voués à une seule discipline : l'autodrome a toujours été la maison commune de tout le sport mécanique régional, du championnat du monde aux courses de club.
Deux prénoms pour une dynastie
Le nom complet du circuit rend hommage à deux hommes. Dino Ferrari, fils d'Enzo, était un jeune ingénieur prometteur qui participa aux travaux sur les moteurs de Maranello avant de mourir prématurément en 1956, emporté par une myopathie. Son père, inconsolable, perpétua sa mémoire à travers des projets de moteurs et des voitures portant son prénom, et le circuit d'Imola lui fut dédié. À la mort d'Enzo Ferrari, en 1988, le nom fut complété pour honorer le père et le fils réunis : Autodromo Enzo e Dino Ferrari.
Ce baptême n'a rien d'anecdotique. Maranello n'est qu'à une courte route d'Imola, et le circuit a toujours fait office de terre ferrariste par excellence. La région tout entière porte d'ailleurs le surnom de Motor Valley : Ferrari, Lamborghini, Maserati, Ducati et Pagani y produisent leurs machines à quelques dizaines de kilomètres les unes des autres. Quand la Formule 1 s'installe à Imola, les tribunes virent au rouge et l'ambiance rivalise avec celle de Monza, dans un écrin infiniment plus intime.
L'âge d'or du Grand Prix de Saint-Marin
L'histoire d'Imola en championnat du monde commence en 1980, lorsque le circuit accueille le Grand Prix d'Italie pendant la rénovation de Monza. Le succès est tel que, dès 1981, l'épreuve obtient sa propre place au calendrier sous le nom de Grand Prix de Saint-Marin, astucieusement emprunté à la petite république voisine afin que l'Italie puisse conserver deux manches. Pendant un quart de siècle, ce rendez-vous marque traditionnellement le début de la saison européenne, celui où l'on jauge vraiment les nouvelles monoplaces.
Ces années dorées regorgent d'histoires. En 1982, la course reste tristement célèbre pour la brouille entre les équipiers Ferrari Gilles Villeneuve et Didier Pironi, querelle de consignes qui empoisonna les dernières semaines de la vie de Villeneuve. Les tifosi y vécurent des triomphes rouges inoubliables, des duels stratégiques haletants et des arrivées jouées sur la consommation d'essence. L'épreuve se maintient jusqu'en 2006, avant que l'expansion mondiale de la Formule 1 ne pousse Imola hors du calendrier.
Le week-end noir de 1994
Impossible d'écrire sur Imola sans affronter le Grand Prix de Saint-Marin 1994. Le vendredi, Rubens Barrichello réchappe d'un accident violent. Le samedi, l'Autrichien Roland Ratzenberger se tue en qualifications au virage Villeneuve. Et le dimanche 1er mai 1994, Ayrton Senna, triple champion du monde et référence absolue de sa génération, sort de la piste à Tamburello alors qu'il mène la course, et succombe à ses blessures. La Formule 1 vient de vivre le week-end le plus sombre de son histoire moderne.
Les conséquences furent immenses. Le sport engagea une révolution de la sécurité touchant la construction des monoplaces, la protection des pilotes, le dessin des circuits et les secours médicaux. Imola fut transformé : Tamburello et Villeneuve, autrefois des courbes avalées à pleine vitesse, devinrent des chicanes. Aujourd'hui, une statue de bronze d'Ayrton Senna se dresse dans le parc, en retrait de Tamburello, entourée toute l'année de drapeaux brésiliens, de fleurs et de messages manuscrits. Le lieu est devenu un véritable site de pèlerinage.
Renaissance : le Grand Prix d'Émilie-Romagne
Après 2006, Imola semblait condamné à vivre de courses historiques, d'épreuves nationales et de manches du championnat du monde Superbike. La pandémie changea la donne : en 2020, contrainte d'improviser un calendrier centré sur l'Europe, la Formule 1 revint à Imola sous la bannière inédite du Grand Prix d'Émilie-Romagne. La solution d'urgence conquit pilotes et spectateurs, et la course gagna sa place durable au calendrier. En 2023, des inondations catastrophiques frappèrent la région et forcèrent l'annulation de l'épreuve, rappel douloureux du lien qui unit le circuit à sa vallée.
La Formule 1 n'est d'ailleurs pas la seule à animer l'autodrome. Épreuves d'endurance et de GT, championnats nationaux, meetings motos et grands rassemblements de voitures historiques se succèdent tout au long de l'année, et bien des passionnés estiment qu'un simple week-end de course ordinaire reste la meilleure façon de découvrir les lieux : on flâne dans le parc, on entend les moteurs résonner entre les arbres, et l'on se retrouve soudain au bord de virages que des décennies d'images télévisées ont rendus familiers.
Le retour d'Imola a confirmé une conviction ancienne : un tracé étroit, rapide et sans complaisance peut encore produire un spectacle intense, parce que chaque tour de qualification y compte double et que la moindre approximation s'y transforme en drame sportif. Imola n'est pas une pièce de musée que l'on dépoussière ; c'est un circuit d'un autre temps qui court toujours dans le nôtre.
Sur la carte
L'Émilie-Romagne concentre sur un territoire minuscule une densité de lieux du sport mécanique unique au monde : circuits légendaires, musées d'usine, pistes d'essai. Pour situer l'Autodromo Enzo e Dino Ferrari dans ce paysage et découvrir les circuits voisins en Italie comme sur les cinq continents, ouvrez notre carte interactive. Survolez la vallée du Santerno, suivez le ruban d'asphalte de Tamburello à Rivazza, puis laissez-vous guider vers votre prochaine destination motorsport.