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Circuit de la Sarthe : au cœur des 24 Heures du Mans et des Hunaudières

Onze mois par an, la ligne droite la plus célèbre du sport automobile n'est qu'une départementale ordinaire, la D338, qui file du Mans vers Tours entre les pins et les glissières de sécurité. Puis vient le mois de juin : les barrières se ferment, la route se tait, et le même ruban d'asphalte redevient la ligne droite des Hunaudières, cœur battant du circuit de la Sarthe et des 24 Heures du Mans. Aucun autre haut lieu du sport automobile ne mène une double vie de cette ampleur, et aucun ne porte dans son bitume un siècle d'histoire aussi dense — triomphes, drames, records et révolutions techniques compris.

Un territoire voué à la vitesse

Bien avant les 24 Heures, la Sarthe était déjà une terre de pionniers. C'est sur des routes proches du Mans que l'Automobile Club de l'Ouest organisa en 1906 le tout premier Grand Prix de l'histoire, celui de l'ACF. Deux ans plus tard, en 1908, Wilbur Wright choisissait l'hippodrome des Hunaudières, en bordure de la future ligne droite, pour ses démonstrations publiques de vol qui stupéfièrent l'Europe. Quand l'ACO imagina, pour 1923, une épreuve d'un genre nouveau — vingt-quatre heures de course destinées à prouver l'endurance et la fiabilité des automobiles de tourisme plutôt que leur vitesse pure —, le décor était déjà planté. La première édition, disputée en mai 1923, fut remportée par une Chenard et Walcker française. De cette expérience est née la plus grande course d'endurance du monde, que seules la crise économique et la guerre ont su interrompre.

Des routes départementales fermées pour l'occasion

Le circuit de la Sarthe développe un peu plus de 13,6 kilomètres, ce qui en fait l'un des plus longs tracés encore utilisés au plus haut niveau international. Seule une partie en est permanente : la ligne droite des stands avec ses tribunes, la courbe Dunlop et sa passerelle emblématique, la descente vers le Tertre Rouge, ainsi que le circuit Bugatti attenant, piste permanente ouverte dans les années 1960 qui accueille notamment le Grand Prix de France moto. À partir du Tertre Rouge, la piste s'échappe sur de véritables routes ouvertes : la longue course vers Mulsanne, le virage du même nom, puis Indianapolis et Arnage, avant de retrouver le domaine privé aux abords des virages Porsche. Le reste de l'année, riverains et camionnettes empruntent les zones de freinage où les prototypes effacent des centaines de kilomètres à l'heure. Chaque modification du tracé est donc aussi une modification du réseau routier sarthois, négociée avec les autorités du département. C'est aussi ce qui donne au tracé son grain si particulier : raccords, bosses et dévers d'une vraie route, que les pilotes doivent apprendre comme on apprend un itinéraire, et non comme on mémorise un circuit dessiné sur ordinateur.

Les Hunaudières, ligne droite de tous les records

Longue d'environ six kilomètres, la ligne droite des Hunaudières fut pendant des décennies une seule et unique accélération, pied au plancher d'un bout à l'autre. Elle a fait du Mans un concours d'aérodynamique autant qu'une course : des voitures entières furent conçues autour de la traînée minimale nécessaire sur cette seule route. Le sommet fut atteint en 1988, quand la petite équipe française WM, avec un prototype à moteur Peugeot taillé pour la vitesse de pointe, fut chronométrée à environ 405 km/h. De telles vitesses sur une départementale étroite et bombée, bordée d'arbres, devenaient indéfendables : en 1990, deux chicanes furent aménagées, découpant la ligne droite en trois tronçons. Les Hunaudières restent malgré tout la section la plus rapide du tour, où les Hypercars actuelles dépassent encore largement les 300 km/h avant le freinage du virage de Mulsanne.

Virages et lieux-dits

Le tour du circuit se lit comme une carte du pays manceau : chaque virage porte un nom de lieu-dit ou une histoire. Après la courbe Dunlop et les esses, le Tertre Rouge lance les voitures sur la section routière. Au bout des Hunaudières, le virage de Mulsanne impose un freinage parmi les plus violents du sport automobile. Suivent Indianapolis — hommage au grand speedway américain — et Arnage, point le plus lent du tour, dont le nom est associé à la course depuis ses origines. Les virages Porsche, créés au début des années 1970 lorsque le tracé abandonna le passage historique de Maison Blanche, forment un enchaînement rapide que les pilotes décrivent volontiers comme le plus exigeant du circuit. Les chicanes Ford, ajoutées à la fin des années 1960, ralentissent une dernière fois le peloton avant les stands. Le rythme qui en résulte est unique : de longues minutes à pleine charge, entrecoupées de freinages brutaux, répétées un jour et une nuit durant.

L'épreuve, ses drames et ses légendes

Impossible de raconter la Sarthe sans évoquer 1955, la pire catastrophe de l'histoire du sport automobile : la Mercedes de Pierre Levegh, projetée dans le public face aux stands, tua plus de quatre-vingts spectateurs ainsi que son pilote. Mercedes se retira de la compétition en fin de saison, la Suisse interdit les courses sur circuit pour des décennies, et la sécurité des spectateurs devint enfin une exigence. Le circuit fut reconstruit, la ligne des stands élargie, le public reculé. Côté légendes, le palmarès se confond avec l'histoire de l'automobile : Bentley dans les années 1920, Ferrari dans les années 1950 et 1960, puis Ford et sa GT40, triplé de 1966 à l'appui et quatre victoires consécutives. Porsche, victorieuse pour la première fois en 1970 avec la 917, détient le record absolu avec dix-neuf succès ; Audi en a ajouté treize entre 2000 et 2014, dont la première victoire d'un moteur diesel en 2006. Chez les pilotes, le Danois Tom Kristensen règne avec neuf victoires, devant Jacky Ickx et ses six succès — le même Ickx qui, en 1969, traversa la piste au pas pour protester contre le départ en épi, si dangereux qu'il fut abandonné vers 1970.

Les 24 Heures aujourd'hui

Ce qui distingue Le Mans de presque tout le reste, c'est la durée comme dimension sportive à part entière. Une voiture victorieuse parcourt aujourd'hui plus de 5 000 kilomètres, traversant le crépuscule, la pleine nuit et l'aube sur une piste où les catégories amateurs et les prototypes les plus rapides partagent chaque virage. Trois pilotes se relaient par voiture, avec des temps de conduite strictement encadrés ; la course appartient autant aux mécaniciens, aux stratèges et aux ingénieurs qu'aux hommes et femmes au volant. Épreuve reine du championnat du monde d'endurance FIA WEC, la course a retrouvé avec l'ère Hypercar un plateau de constructeurs comme elle n'en avait plus connu depuis des décennies. L'édition du centenaire, en 2023, a rassemblé plus de 300 000 spectateurs et vu Ferrari s'imposer pour son retour dans la catégorie reine après un demi-siècle d'absence. Autour de la piste, des dizaines de milliers de passionnés campent toute la semaine, et les tribunes pleines en pleine nuit, face aux disques de frein incandescents, font partie de l'épreuve au même titre que la course elle-même.

Sur la carte

Pour saisir l'échelle du circuit de la Sarthe, rien ne vaut la vue d'ensemble : la partie permanente nouée autour du musée et du circuit Bugatti, puis la longue langue de routes ouvertes qui descend vers le sud, longe les Hunaudières jusqu'à Mulsanne et remonte par Indianapolis et Arnage. Vous pouvez suivre le tour complet, et retrouver tous les circuits, speedways et hauts lieux du sport mécanique que nous avons recensés dans le monde, sur notre carte interactive. Zoomez sur la D338 : vous regardez la route ordinaire la plus rapide du monde.